Et du pays du vers nous sont venus Mari Ángeles et Francis. Deux amis qui se sont connus enfants à l’école de tamborileros de Moguer, et qui sont aujourd’hui des artistes flamencos reconnus, issus d’une terre dont le simple nom respire le bon cante et la vraie afición.
Mari Angeles Cruzado est une cantaora dotée de potentialités innées.LLoin d’en faire étalage, elle les a, depuis l’enfance, patiemment fortifiées par son travail et une formation constante. À ce stade, mettant de côté toute subjectivité ou préférence, je n’hésite pas à la reconnaître comme une cantaora avec un grand C. Francisco Gómez Cruzado – Francis Gómez – est une réalité bien vivante, un flamenco sans complexes. Une guitare d’accompagnement indispensable. Un musicien qui, comme je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises, fait de la musique du flamenco et du flamenco une musique de haute qualité. À travers les pores de sa guitare, on devine un passionné de son art, notamment dans la composition et l’écriture des arrangements, la polyvalence étant l’un de ses traits les plus marquants.
Où sont passés les cantes / de jara et de trilla ? / D’autres sont venus, / ceux-là ne se pratiquent plus. C’est ainsi que, d’une voix puissante, elle a entamé la première de ses interprétations. Le cante de la trilla, mené dans son compás juste. Aucune stridence : des graves et des mélodies parfaites, annonçant d’emblée qu’elle ne monterait pas sur scène pour garder quoi que ce soit en elle. Puis la malagueña del Canario a cédé la place au jabegote et à plusieurs letras d’abandolao. Et, l’espace d’un instant, j'ai eu comme le goût que celle qui chantait la caña, c’était la guitare de Francis Gómez. Quelle entrée mélodique ! Quel rythme, quel compás ! À cet instant, pardonnez le parallèle peu flamenco, je me suis senti transporté parmi ces milieux de terrain de football qui servent sans relâche des passes parfaites à leurs attaquants. Naturellement, l’occasion ne fut pas manquée, et, en évoquant le maître andujareño Rafael Romero El Gallina, il nous rappela ces vers du fameux « Servir a Dios y al rey… ».
La chanteuse de Moguer s’aventura dans la mirabrás et les cantiñas, voguant jusqu’à conclure sur les aires de Huelva. La terre t’appelle : Quelle douleur, ma terre / Vive Huelva, vive Huelva / Quelle douleur, ma terre / Jamais un arbre ne fut mieux / qu’en la terre où il a poussé / Vive Huelva et ses fandangos

Elle passa d’Andújar à la poésie de Moreno Galván dans son interprétation des marianas, qu’elle conclut par des tangos, offrant un éventail qui allait d’Estrémadure à Grenade. Vint ensuite, à mon sens le moment le plus juste de l’après-midi, le cante por siguiriyas. Elle n’eut aucune retenue. Mari Ángeles alla puiser en elle-même jusqu’au plus profond, luttant avec bravoure dans les tercios de Tomás El Nitri et les ayes du Marrurro. Non contente de cela, elle voulut ouvrir la terre, portant à sa voix et à son expression la cabal de Silverio. Que demander de plus à celle qui donne tout, au moment où il ne faut ni se cacher ni reculer, mais dire : voici mes lettres de noblesse.
La chanteuse de Moguer s’était vidée, elle avait souffert, mais elle ne voulut pas partir sans nous laisser un peu de ce goût salin. Elle s’aventura dans la mirabrás et les cantiñas, voguant jusqu’à conclure sur les aires de Huelva. La terre t’appelle : Quelle douleur, ma terre / Vive Huelva, vive Huelva / Quelle douleur, ma terre / Jamais un arbre ne fut mieux / qu’en la terre où il a poussé / Vive Huelva et ses fandangos. Sans micro et au bord de la scène, elle nous offrit sa vaillance dans les cantes de Rengel et Pepe Sanz, avant de passer à la bravoure et à la fougue d’Alosno. Elle acheva en rendant hommage à son compatriote Pepe Rebollo : Celui-là possède le plus grand trésor / qui a encore sa mère en vie…
Le plus grand trésor d’une terre, ce sont ses gens. Et lorsqu’ils s’en vont, ils deviennent les ambassadeurs de leur culture ; dans ce cas, à travers la musique et plus particulièrement le flamenco, ce trésor s’enrichit encore. Chez Mari Ángeles et Francis, chez Francis et Mari Ángeles, cette richesse s’est construite et continuera de se construire non seulement par l’effort et le travail, mais aussi par le savoir et l’amour de ce qu’ils font. Et moi, pourquoi ne pas le dire, j’en suis fier et heureux de pouvoir le raconter au monde.
Fiche d'artiste
Récital de Mari Ángeles Cruzado
Cycle féminin à la Fondation Cajasol
Fondation Cajasol (Huelva)
22 Octobre 2025
Cante: Mari Ángeles Cruzado
Guitare : Francis Gómez





