En cherchant des documents égarés, je suis tombé sur un télégramme daté du 13 janvier 1990, adressé à Emilia Robles Cano suite au décès de son mari, l'ami et professeur Manuel Cano, qui avait quitté ce monde le matin de la veille, à son domicile de Grenade, Colonia Cervantes (Stella Maris).
Ce matin-là, un concert de cloches du minaret de Grenade annonça l'issue tragique. Après près de deux mois d'agonie, le minaret, toujours respecté et admiré, Manuel Cano Il cessa d'être missionnaire sur terre pour servir comme apôtre au ciel.
Manuel Cano Tamayo avait été le premier professeur de guitare flamenco de l'histoire enregistrée, mais il voulait imiter, avec sa partenaire Emilia, Jorge Luis Borges« Je veux qu'on se souvienne de moi moins comme d'une artiste de concert que comme d'une amie. » Et cela nous a tous conquis.
Telle était la grandeur de cet illustre Andalou, dont nous célébrerons le centenaire lundi prochain, le 23, en nous souvenant aussi de cette vertu si particulière qui lui permettait, même lorsque ses opinions étaient largement interprétées, d'éviter toute confrontation par un sourire. Et ce, malgré nos discussions informelles, où nous nous laissions guider par ses interventions variées, essentielles et parfois fugaces. « J'ai toujours voulu faire connaître la guitare flamenca au monde entier », déclarait-il, comme pour clore nos échanges. « Mission accomplie », répondais-je.
L'explosion de cette immense bonté –Saint Manolo Cano je l'ai appelé Francisco Vallecillo Pecino– elle ne peut être comprise sans l’épanouissement de l’affection pour autrui, comme nous l’avons analysé lors de notre passage à Journal intime 16sans le conflit qui naît du trésor de l'expérience vécue, profondément enfoui en soi et débordant comme une blessure d'amour généreux.
Fruit d'une longue maturation, il analysa et affina sans relâche toutes les sonorités vibrantes de la tradition afin de les partager avec le monde. Grâce à cet altruisme, Manolo Cano – comme l'appelaient ses amis – a forgé un courant majeur en matière de beauté esthétique, un champ d'étude et une source d'inspiration pour explorer le passé ou atteindre les profondeurs de l'engagement. En somme, il est devenu une référence historique et le point de départ que chacun devrait s'efforcer d'atteindre.
Au fil des ans, tandis que nous parlions ici d'une voix empruntée, l'Andalousie trouvait sa propre voix par-delà les mers grâce à lui. L'éclat de sa sensibilité inébranlable l'a conduit à mettre le monde à ses pieds. flamencoJ'ajouterais même que, comme élément unificateur et fédérateur, il était notre propagandiste idéal, l'ambassadeur de la culture andalouse. Je vais vous expliquer.
« Sauver les voix originales et valoriser les écoles laissées pour compte, ainsi que leurs méthodes d’enseignement, a occupé toute une vie. Avant Manuel Cano, personne n’avait proposé un programme aussi ambitieux, d’une efficacité inexplicable, à la fois résolument actuel et constamment en phase avec l’esprit de ses contemporains. »

La même chose englobait tout le paysage stylistique, révélant le secret virtuose de Don Ramón MontoyaPar exemple, il a mis au jour les précieuses contributions de la musique folklorique andalouse ou proposé des variations qui défiaient toute analyse. En somme, il s'est imposé comme le plus important anthologiste de l'histoire, capable d'ouvrir de nouvelles voies sur les sentiers infinis de la guitare, cet instrument si doux et si intimement lié au corps de bois.
En ce sens, et parce que les chercheurs de son époque n'ont pas su apprécier pleinement l'importance de son œuvre, Manuel Cano a toujours eu le grand mérite de vouloir tout exprimer. Fort d'une sagesse inépuisable et d'un savoir immense, il a imprégné l'histoire de la guitare d'une douceur infinie. Toute tentative d'agression ou d'exaspération extérieure s'éteignait dans les cordes. Chaque son, chaque falsetta, chaque accord, portait en lui l'histoire dont il était issu et les contextes dans lesquels il avait résonné. Mais toujours avec harmonie.
La redécouverte des voix originales et la réhabilitation des écoles tombées dans l'oubli, ainsi que de leur pédagogie, ont occupé toute une vie. Avant Manuel Cano, nul n'avait proposé un programme aussi ambitieux, d'une efficacité aussi inexplicable, à la fois d'une pertinence si vive et d'une présence constante dans l'esprit de ses contemporains.
Nous nous approchons ainsi d'un artiste-enseignant vers lequel nous devons revenir chaque fois que nous tentons de naviguer dans les eaux violettes du diapason. Il y a toujours, même dans la veillée de la nuit, une voix presque étouffée, réduite au silence par le battement de cœur de la malagueña de Lecuona, pour s'approprier la dignité de quelqu'un qui avait une vocation sérieuse et un dévouement sans faille.
L'influence qu'il a exercée sur les autres artistes de concert tient sans aucun doute à l'exemple d'une vie profondément consacrée à la guitare flamenca. D'abord, il passa inaperçu auprès du grand public. Mais dès ses premiers succès internationaux, il captiva les jeunes, accéda à la notoriété et, avec une incroyable humilité, transcenda les frontières de tous les cercles du flamenco.
Sa grande leçon – une œuvre au sein des grandes œuvres – résidait dans le traitement bienveillant qu'il nous a tous accordé, toujours généreux envers son prochain, à tel point qu'il a consacré toutes ses années à partager les dernières données de recherche, à confronter les opinions et à s'enrichir de connaissances pour nous enrichir.
Chers lecteurs, telle était la grandeur d’un illustre Andalou, d’un ami et maître cher, pour lequel, lundi prochain, le 23, nous porterons un toast pour célébrer le centenaire de sa naissance – un hommage que nous adressons à celui qui, malgré toutes sortes d’interprétations, a toujours évité toute confrontation avec un sourire. ♦

















































































